Mardi 12 février 2008
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Mardi 12 février 2008
Cher Guy,
Souvent, quand je pars sur des terrains éloignés de mon Art, tu es le premier à m’appeler l’acteur, histoire de me remettre sur les rails. Hé bien aujourd’hui, je vais te dire pourquoi je ne peux
pas être seulement acteur : parce que tout ce qui compose le temps, le relationnel, entre deux temps de création (tournage ou pièce de théâtre) est trop chiant, trop ingrat, trop humiliant.
Tiens, la presse, par exemple. Cannes 2007. Je me souviens encore de la sortie de la projection de Résistance aux tremblements (court en compétition qui vient encore de recevoir un prix à
Clermont). J’étais à côté d’Esther Gorentin et voyais tous les objectifs braqués sur elle. J’avais l’impression de gêner leur travail (à peine un an après Indigènes). Puis, parce qu’une actrice
plus connue arrivait derrière, les zooms lâchaient Esther par dizaines pour viser la plus connue. Comment ne pas se sentir rien ?
La presse, encore, pas plus tard qu’hier. Nous étions conviés à une soirée presse autour de Maupassant. Deux films de la nouvelle collection étaient projetés : l’un de Claude Chabrol (vous
connaissez ?) et le second avec Marie-Anne Chazel dans le rôle principal (Le père Noël est une ordure, les bronzés, les visiteurs…). Ces deux films ont-ils été choisis par hasard ? Pour leurs
qualités artistique ? Pour la « notoriété » du réalisateur pour l’un et de l’actrice pour l’autre ? Bref, quand il y a deux ans, au même endroit, je serrais la pince du Ministre ou celle du
Président de la chaîne, cette fois-ci on me laissait très tranquille.
Après la projection, un repas était organisé. Une dizaine de tables, avec de petits papiers nominatifs. Le but étant de mêler journalistes et artistes. Evidemment, je me suis retrouvé à une table
où la première journaliste m’a demandé si j’avais réalisé le film. La seconde (j’ai oublié le nom de l’organe de presse pour qui elle travaillait), essayait de comprendre qui était qui. De toute
façon, aucune n’avait vu le film (je veux dire, le nôtre).
Je n’avais pas voulu venir à cette soirée mais Olivier, le réalisateur, avait insisté en me disant que la presse aurait vu les DVD de toute la série. Tu parles ! Rien du tout ! Juste du
tirelipouetpouet autour des trois notoriétés et de la figu pour le reste.
Comment ne pas se poser la question de la curiosité des journalistes mais aussi de la facilité avec laquelle on ne va leur servir que ce qui est déjà connu, sans risque.
Enfin, pour ma part, n’ayant aucune envie d’avoir à dire « vous savez, le film d’Olivier, il est super, radical, beau et moi, vous savez, je fais partie de ceux qui ont reçu une palme pour
Indigènes… ». Trève de salamalecs, je suis rentré chez moi. Mieux à faire.
RER, métro, je tombe nez à nez avec un 4 par 4 du Capitaine Achab (sortie demain). Et là, force est de constater (comme tu l’avais remarqué, Guy) que mon nom ne figure pas sur l’affiche. Mais ça,
je le savais. Même si au générique de fin, celui qui fait la liste des personnages, je figure en bonne place (celle que j’ai dans le film), dans le magnifique dossier de presse, neuf acteurs sont
en médaillon mais moi, je me brosse. Hé bé, ça me vexe. Je trouve ça con et injuste. Ça me rappelle Cache-cache et mon absence de la bande annonce.
Mais je trouve tout aussi con la place que mon nom va occuper dans le film des frères Larrieu. Je n’y joue qu’un petit rôle (très plaisant, ça n’a rien à voir) mais, comme mon agent a négocié je ne
sais quoi, si ça se trouve, il va figurer en pré générique et sur l’affiche. C’est tout aussi débile.
Non, décidément, ce monde où ta place est dictée par les lois du marché ou de la publicité me rend mal à l’aise. Et, Guy, quand on n’est qu’acteur, je te jure qu’il y a de quoi péter un câble. En
lisant ce blog, tu peux le deviner (et encore, avec ce qu’il me reste de fierté, je ne dis pas tout).
Dans ce métier, je suis heureux quand je tourne, quand je vais à la rencontre du public qui a vu le film, quand je suis couronné par des professionnels (étrangers) mais pour le reste…
Plutôt que d’attendre, de souffrir des frivolités de ce milieu, je préfère réaliser mon documentaire, faire la musique pour Camille B, chercher des sources, aller faire le chanteur dans la banlieue
d’Aurillac, mille choses où je suis à ma place et où le regard des autres n’est pas guidé par une reconnaissance artificielle.
Entre l’amertume et le plaisir, j’ai choisi le plaisir. Le plaisir d’agir et d’artisaner dans tous les domaines. Vive les sourciers qui interrogent les profondeurs !
Salutations, camarade !
L’acteur.
Par Bernard Blancan
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Publié dans : blancan
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