Avant de partir en tournage à Djibouti, javais fait lacquisition dun merveilleux petit appareil photo numérique, cinq millions de pixels, optique Leica, un grand écran permettant un visionnage de haute qualité. Je lutilisais immédiatement pour faire des photos de figurants, façon dalimenter mon ex-projet de documentaire et de satisfaire mon plaisir de portraits, de capturer des gueules et tout ce quelles racontent.
Armé de ce petit bijou, je continuais ce « travail » sur Indigènes, à Ouarzazate. Jusquau jour où patatras ! lécran sest fendu.
De retour en France, avant dattaquer les Vosges, je fonce dans le magasin à lenseigne célèbre pour faire valoir ma garantie et obtenir la réparation ou le remplacement de mon appareil. Manque de chance, lécran nest pas couvert par
Excédé par une telle injustice, une fois nest pas coutume, je décide de monter mon arnaque du siècle. Je rachète le même appareil et prends lassurance supplémentaire. En renvoyant limprimé à lassureur, jinscris le numéro de lappareil défectueux à la place de celui que je viens dacquérir en remplacement. Je naurai plus quà attendre quelques semaines et revenir au dit magasin, armé de mon appareil et de mon assurance.
Je suis, par principe, opposé à ce type de tricherie, légaliste à lexcès, déclarant mes impôts au centime, pas « français » pour un sou. Mais là, jai considéré quil sagissait de légitime défense.
Cet après-midi, je me suis présenté au service après vente du magasin en question avec appareil, emballage, garantie et assurance. Beaucoup de monde. Je prends le numéro 52 au distributeur dordre de passage tandis quun panneau lumineux mindique que le 26 est invité à se présenter au comptoir.
Alors que je reste planté un moment à lentrée, mon ticket dans une main, mon appareil dans lautre, me demandant si jattends là ou si je vais faire un tour, un jeune homme dont le gilet mindique quil travaille dans le magasin, maborde : « Vous êtes comédien ? » Je réponds dans laffirmative. Pourquoi nier ? Il mapprend que sa mère est aussi comédienne et quelle a tourné avec moi, il y a quelques années. Il me demande quel est mon problème. Je lui montre lappareil. Pas de problème, me dit-il. Et me voilà transformé, par la magie du cinéma, en numéro 27.
Au comptoir, je déballe lappareil, je sors
Cest à cet instant que tout bascule.
Il regarde lappareil. Il le retourne. Lit le numéro. Lit ce que lui affiche lécran de son ordinateur. Marmonne « il ny en a pas deux ! ». Moi, je sais bien quil y en a deux, appareils, mais ne peux rien dire. Il farfouille encore puis disparaît dans larrière boutique avec mon appareil. Il revient cinq minutes après. « Je ne peux rien faire ! ». Il faut appeler lassureur dabord. Parce que là, il y aura litige. Je nen demande pas davantage. Je remballe lappareil, je remercie le jeune homme et men vais sans demander mon reste.
Un brin honteux, je sors du magasin à la prestigieuse enseigne.
Pris de remords, je décide, un bon quart dheure après, de retourner au magasin afin dy retrouver le jeune vendeur. Je vais tout lui avouer ! Je men veux de ne pas lavoir mis dans la confidence alors que, lui, sétait précipité pour me rendre service, sous le seul prétexte que javais joué dans un film avec sa mère. A lui, au moins, je me devais dêtre honnête ! Il maurait dit facilement « lâche laffaire, tes cerné ! » ou mieux encore, il maurait indiqué la meilleure marche à suivre pour avoir quelque chance de réussir mon escroquerie, acceptant volontiers de se rendre complice de ce menu larcin. Au lieu de cela, le pauvre avait dû avoir devant les yeux les preuves de ma pauvre machination dont il aurait été une victime indirecte, alors même quil me tendait la main !
A nouveau dans le magasin, je me mets en quête du jeune homme. Jen vois plusieurs qui lui ressemblent mais ne parviens pas à le reconnaître formellement. Jhésite sur un dentre eux mais suis assez vite obligé dadmettre quil ne sagit pas de la même personne. A un autre étage, il me semble le reconnaître. Il est en discussion avec une cliente qui, à en juger par le ton et le temps de léchange, serait plutôt une amie. En attendant quils en finissent, jobserve le vendeur et plus le temps passe, plus je le reconnais. Mais en fait, je peux très bien avoir cette sensation à force de le regarder. Il me devient familier. Forcément.
Au bout dun long moment, le couple se sépare et le vendeur vient vers moi. Je lui souris assez niaisement sans doute. « Vous voulez un renseignement ? » Rien en lui ne témoigne que nous avons eu, il y a peu de temps, un échange au sujet dun appareil photo à lécran défectueux. Il avait bien vu, en revanche, que jétais resté là, planté, le regardant parler avec sa copine, indiscrétion insistante qui navait pas dû lui plaire. A sa question, je réponds négativement et repars définitivement du magasin.
En écrivant ces lignes, je me dis quen fait, quand le vrai vendeur a disparu dans larrière boutique, tandis que jétais au comptoir avec lui, cétait en fait pour montrer lappareil à un technicien. Sans doute celui-ci lui avait conseillé de passer dabord par lassurance (pensant sans doute que lécran ne serait pas forcément pris en charge). Il y a en fait toutes les chances pour que mon « arnaque » marche.
Voilà au moins un exemple de lutilité de ce journal : mettre à distance les tergiversations de mon esprit alambiqué. Et, je lespère, vous donner une occasion de sourire.
