Samedi 10 septembre 2011
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18:35
La petite déprime post-partum ne s’est pas faite attendre. Dès hier soir, le sac rempli des micros et magnétos qui ont subit
l’empreinte de mes voix-off, je me suis retrouvé dans un grand moment de solitude. C’est fini. Et après ?
Dans le monde de la création artistique, littérature, cinéma, peinture, théâtre… on est souvent défini par ce que l’on a fait.
Quand une œuvre ou la participation à celle d’un autre est un succès, on se résume à cet événement. C’est l’auteur, le réalisateur de, c’est lui qui… Aussitôt, les yeux de celui qui est renseigné
s’éclairent de cette aura. Dans ma vie artistique, j’ai été un acteur de Cartoon, un des mec de ça va péter, le faux guide de la citadelle de Blaye, Monsieur Michelin dans H, le psychopathe de
Peau d’Homme, un palmé d’Indigènes… C’est souvent à l’un de ces titres que je suis reconnu professionnellement. Et désormais, j’aimerais bien être aussi « le réalisateur d’à distance »…
Sauf, que le film n’existe pas encore. Donc, dans les yeux de mes connaissances, je ne suis pas encore « le réalisateur d’à distance ».
Étrange cette phase où l’on va devoir attendre de longs mois avant de connaître la portée de ce que l’on a pondu, le résultat
d’années de travail, de recherche, de doute, tout ce temps qui vous a totalement absorbé, pressé, obsédé. On a fait ce qu’on a pu, on a tout donné. C’est désormais les sélectionneurs de
festivals, les jurys, les acheteurs, les spectateurs qui vont décider de la place qu’aura ce film dans ma dénomination professionnelle. La place de réalisateur est beaucoup plus impliquante que
celle d’acteur. Acteur, on a fait aussi ce que l’on a pu, mais on ne maîtrise rien au montage et à l’hypothétique réussite de l’œuvre. On apprend vite ça. Mais quand on réalise un film personnel,
intime, un échec doit être extrêmement douloureux.
Ce matin, je me suis dit qu’il fallait que j’arrête de parler de mon film. J’aurai tout le loisir de le faire le moment venu. Je
me souviens encore du regard compatissant que j’ai porté sur des réalisateurs qui parlent de leur prochaine sortie comme s’il s’agissait du chef-d’œuvre qu’attendait l’humanité. Vous allez voir
ce que vous allez voir ! On sait bien que ces fanfaronnades sont l’apanage des faibles. J’essaierai donc, désormais, d’être patient et discret. Me connaissant, ça ne va pas être très
facile.
Cet après-midi, je suis allé faire des photos pour Jean-Charles Fitoussi. J’ai joué le kamikaze du dossier qui devrait nous
envoyer au Japon.
En rentrant sur mon sccoter, un homme m’aborde au feu de l’avenue Parmentier. Salut, tu me reconnais ? Il a le teint mat,
une petite soixantaine, une certaine classe naturelle, grand, svelte, les yeux rieurs. Tu me remets pas ? Je donne l’air que, oui, je le reconnais. Mais j’ai croisé tant de gens, dans ce
boulot que je n’en reconnais pas le centième. Gare-toi ! J’obéis, relève la visière de mon casque. T’as pas changé, me dit-il. Et il se présente, donne le nom d’une boîte de production
ultra-célèbre. Son nom à lui ne me dit rien. Il ressemble en effet à des tas de décideurs que j’ai croisés. Rappelle-moi ton prénom, déjà ! Bernard. Et voilà qu’il me sort un second nom,
très différent du premier. Je commence à me méfier. Figure-toi que je suis dans la merde. Ils m’ont envoyé en Afghanistan, j’ai pris trois balles et je suis rentré ce matin par l’avion de onze
heures. J’ai passé trois mois à l’hôpital américain. Je suis rentré chez moi, l’appart était squatté par des Sénégalais. C’est absurde. Je me retrouve à la rue. Donne-moi quarante euros que je me
paie l’hôtel ! Ça y est, je sens, il pue l’alcool. S’il te plaît, je m’en souviendrai, tu ne peux pas me laisser comme ça, j’ai plus de soixante balais, me retrouver dans cette merde…
Je glisse ma main dans la poche, et j’en sors 20 euros. Je veux juste en finir. Incapable de faire la part des choses, oppressé,
coincé.
Il me remercie. Je ne traîne pas. Me voilà reparti avec un sourire jusqu’aux oreilles. C’est la meilleure arnaque que j’ai
vécue. Le scénario avait quelques faiblesses, mais le film tenait la route. Et l'interprétation était magistrale.
À peine rentré chez moi, je me précipite sur Internet. Je tape le premier nom qu’il m’a donné et le nom de la boîte de prod.
Internet est un flic incroyable. Je cherche des images associées à son nom, mais ce n’est pas lui. Je me suis bien fait avoir.
Je continue tout de même la recherche et finis par retrouver mon bonhomme, sous le second nom qu’il m’a donné. C’est bien lui.
Je le trouve sur une vidéo en compagnie du cofondateur de la boîte célèbre et d’une chanteuse de variété. Il m’avait donné le nom de son ex-associé, l’enfoiré. Sur lui, je trouve des articles
datés de deux ans qui en font un des hommes les plus riches du paysage audiovisuel.
Mon arnaqueur se sait-il le sosie de l’homme célèbre ? S’agit-il en fait de l’homme en question ? Mais si c’est le
cas, comment peut-on sombrer en si peu de temps ? C’était une caméra cachée pour TF1 ? Je n’en saurai rien. J’aurai payé 20 euros pour une histoire bien singulière, en tout cas.
Détail troublant, il était habillé exactement comme sur la vidéo.