Il m’aura fallu à peine deux projections (500 spectateurs) pour faire des pronostics lucides sur l’avenir de Retour aux sources.
Quand on fait un film, si l’on n’écoute que les mots gentils que viennent nous dire les spectateurs, on peut s’imaginer une sortie en salle, une diffusion télé et beaucoup de succès. Au-delà de
la bienveillance, la famille, les amis, trouvent toutes les qualités à votre film puisqu’il fait rire, pleurer, raconte une histoire peu banale. Ils vous connaissent, vous reconnaissent, vous
aiment, sont fiers de vous, ces spectateurs-là. Ils s’identifient un peu, sans doute. Pour atteindre un peu de lucidité, il faut capter ce que disent ceux qui vous connaissent le moins. Il peut
se trouver des jaloux qui vous envient et refont le film à leur sauce, trouvant à redire, quoi qu’il arrive. Mais ceux-là sont rares et vite identifiables. Leur avis s’annule de lui-même. Non,
c’est dans les remarques plus diffuses, infimes qu’il faut aller chercher des indices.
Du côté de ceux qui ne me connaissent pas, j’ai entendu : c’est courageux de faire un film qui parle de soi et de
ses proches aussi directement. Il faut voir, dans cette remarque, comme un début de reproche. Même si l’accusation de narcissisme égoïste est évacuée
par le grand nombre avec des mots comme pudeur, distance, la position de celui qui met une partie de sa vie en image provoque inévitablement une certaine gêne. On accepte volontiers que telle
célébrité nous offre son autobiographie. Mais pour le citoyen lambda, la référence tourne vite à la vulgarité du reality-show. Donc, mauvais point.
Autres remarques que j’ai pu entendre : Le début est très émouvant. J’adore les figurines ! Mais dès qu’on
part dans la sourcellerie, on s’ennuie un peu. Heureusement que tu reviens sur la famille, à la fin. L’argument est contrebalancé immédiatement par
ceux qui lisent le film comme il est fait, la sourcellerie étant une métaphore de la relation qui se noue entre le fils et le père biologique. On peut ajouter à cela que la position que j’adopte
par rapport aux croyances des sourciers et magnétiseurs est très nuancée et ouverte. Le sceptique et le croyant ont, l’un comme l’autre, de quoi satisfaire leur point de vue.
Cette petite remarque est pourtant très révélatrice d’un second malaise : pour le "mâle" intellectuel rationaliste de
gauche (pas forcément un homme), issu du marxisme qui lui a appris que la religion est l’opium du peuple, qui se bat contre tous les obscurantismes, pour le progrès, pour un réel défini par
La Science, petit-fils des Lumières et du matérialisme, toutes ces histoires sont à ranger du côté des superstitions, des horoscopes des magazines féminins. Je ne dis pas que, dans son intimité,
il n’est pas ouvert aux bizarreries, mais au mieux il les attribue à des êtres qu’il juge exceptionnels et, toujours, préfère suspecter de tricherie ou d’aveuglement dans l’illusion. L’illusion
dans la quelle s’engouffrent ceux qui n’ont pas le courage d’affronter le réel et son lot de souffrances. Le mâle intellectuel (pas forcément un homme) ne pourra jamais assumer un soutien,
quelles que soient ses ouvertures d’esprit, à qui ferait montre d’une certaine forme de croyance. Ce n’est pas inclus dans le package « politiquement correct », prêt à penser jalonné de
repères faciles. Pas de solidarité publique possible de sa part. Il préfèrera se défiler. Trop compliqué de se positionner. Mauvais point supplémentaire pour le film.
Certes, une très large majorité de spectateurs sortent du film avec la banane, bien qu’ayant écrasé une larme ici ou là. Mais ce
n’est pas cette majorité qui décide de la vie d’un film. Ce sont quelques personnes, appartenant souvent à la catégorie sus décrite des intellos de gauche, mes amis par ailleurs (c’est parce
qu’ils sont souvent mes amis que j’en connais les travers).
Ceux qui font les sélections des festivals, qui décident de la diffusion dans les chaînes sont de cette catégorie (pardon de
simplifier). Bien sûr, il suffira que, parmi les sélectionneurs, un membre influent soit un peu « féminin » (pas forcément une femme), pour qu’il emporte l’adhésion des autres. Ça
arrivera. Mais très rarement. Trop rarement pour assurer au film une vie importante.
Voilà une dizaine de jours que je fais cette analyse. J’en parlais encore hier matin, sans amertume, comme on fait un constat
assez réaliste, à un ami qui aime le film. Dans l’après-midi, j’avais la première confirmation : Retour aux sources n’est pas sélectionné au Cinéma du Réel, malgré un soutien qui m’assurait
qu’il serait regardé avec attention (en entier). Je ne dis pas que les raisons qui ont prévalu à cette décision
sont celles que j’évoque. Il se peut que la ligne éditoriale de cette édition 2012 soit plus politique, par exemple, ou encore
que le film se soit trouvé confronté à un autre, proche dans les thèmes abordés. Peut-être. Mais je suis à peu près certain qu’il en sera très généralement ainsi.
Faut-il lire à travers cette analyse un pessimisme profond auquel je succomberais ? Pas du tout. Je prédis même sur ce blog
(on pourra évaluer plus tard la justesse de ce que j’avance aujourd’hui) que mon prochain court-métrage va littéralement cartonner. Je lui vois même des prix (je n’ai jamais dit ça pour Retour
aux sources). Pourquoi cet optimisme arrogant ? Tout simplement parce que ce film va dans le sens du politiquement correct, branché de surcroît. Un film dans lequel on verra des acteurs plus
ou moins connus (distribution très métissée), jouer avec des voix d’enfants de maternelle, dans une forme ludique, plastique, onirique, au service d’une histoire simple qui nous raconte que
l’enfance porte en elle les drames de l’humanité, mais sans pathos, sous forme de conte rigolard. Un film qui devrait être « joli », intelligent, qui ne dérangera personne et portera la
touche d’originalité (effet adultes/voix d’enfants). J’ai vu un truc gééééniaaaaal, l’autre soir !
J’aurai fait ces deux films avec la même ardeur, la même réflexion, le même investissement. Mais l’un des deux dérangera moins.
Il flattera, même. Le succès aime les évidences et la facilité. Je ne dis pas préférer l'un à l'autre, ni que l'un a plus de valeur. Je ne parle que de la façon dont ils seront reçus.
Cet article peut sembler écrit sur le coup de la déception. Je l'écris pourtant avec l'énergie de celui qui en profite pour
donner son point de vue sur la manière dont se passent les choses dans le cinéma documentaire ou pas. Il ne faudrait pas le résumer à "c'est la faute des autres". C'est plutôt une radiographie de
l'état de notre regard, des choix qui sont faits, des chances qu'ont les films d'être vus, selon qu'il répondent ou non à certains critères.
Bon mais c’est bien beau. Il faut le faire, ce film génial, tiens !