Mode d'emploi : J'écris au jour-le-jour, à la première personne, depuis 2004, pour témoigner d'une vie d'acteur sur le long terme, m'obliger à ne pas oublier, le parcours, l'écriture, tisser un
lien avec des lecteurs grâce aux commentaires. C'est imparfait, parfois inutile, souvent à côté. On verra bien.
Voilà justement le type d'écrit je veux éviter. C'est genre "je me prends au sérieux" un peu niais. Quand je fais un truc comme ça dans un article, je le laisse car c'est le jeu du journal.
Si la lucidité éveille l'orgueil, j'efface. Bonne lecture!
Heu... si vous cherchez de l'intimité, de la vie privée, vous serez déçu.
Jeudi 20 mai 2009
Les jours se suivent et… Oui, c’est un blog. Donc les humeurs varient.
Hier, je m’interrogeais sur ma mâlitude de voyou. Et puis on a tourné le casse et ses préparatifs. Depuis le casse, tout est en place !
Ben oui, le doute fait partie du travail. En croyant que tout va bien, on continue sur la même voie, avec une marge d’erreur qui augmente en avançant sur une trajectoire possiblement fausse.
Bref, la remise en question fait partie de mon système de navigation.
On tournait dans une cité. Et je me suis livré à la signature d’autographes et aux photos au portable. Wesh, Indigènes, j’te reconnais vit’ fait ! Ta mère est arabe ! Hé oui, dans la cité, ils
n’ont pas attendu ce soir à 20h45 sur France 3 pour voir le film…
Bon, j’ai le temps d’aller faire un saut au Carrefour Market pour acheter une ampoule qui viendra compléter la lampe de chevet que je me suis achetée hier. Comme nous entrons dans des horaires plus
en accord avec le système solaire, je peux recommencer à lire.
Mercredi 20 mai 2009
Suerte continue. Le coup de fatigue s’estompe puisque les nuits finissent désormais avant que le soleil se lève. Drôle de décalage qui vous rend cotonneux, à côté.
Première scène hier avec une partenaire féminine. Ça donnait un peu d’air dans ce monde de testostérone. L’axe du mâle, comme dit Claude.
Ce soir, je retrouve les copains pour braquer le PMU. Non, parce qu’on va pas mollir, quand même !
J’ai mes petites angoisses par rapport à mon personnage. Est-ce que je suis crédible en braqueur ? Suis-je suffisamment mâle, justement ? Pour l’instant, je n’ai pas regardé une seule image. Je
vais peut-être jeter un œil ce soir sur une ou deux prises. Mais je sais que l’essentiel de mon travail est désormais dans ce sens. Les autres aspects, la fragilité cachée, la solitude du braqueur
de fonds, tout ça, je le trimballe à souhait.
Sinon, il fait beau et c’est appréciable, même si on nous vole la moitié du soleil.
Mardi 19 mai 2009
Je serai bref aujourd’hui. Levé à 14 heures après une nuit qui se terminait à 6 et convocation à 17 heures pour la prochaine. Ce qui ne me laisse que trois perso.
Ces deux dernières nuits, nous étions dans une clairière avec les chouettes et les otages. Bien passé. Mais je n’entre pas dans le détail. Gros coup de fatigue qui n’a pas déteint sur les séquences
tournées.
Je vous ferais bien une petite chute qui fait sourire mais ça sera pour une autre fois.
Lundi 18 mai 2009
Après une nouvelle nuit, je suis cotonneux, évidemment, me préparant déjà à celle de ce soir. La séquence de la veille n’a pas été du meilleur cru à mon goût. Comme il y a un long dialogue et
plusieurs axes, je sais qu’elle sera là au final mais je préfère quand tous les axes sont entièrement réussis et que les choix de montage ne répondent pas à des nécessités d’évitement.
Bon, Orléans, c’est plein de Jeanne d’Arc. Je ne sais pas trop, au fond, qui elle était mais en tout cas on la grimpe sur son cheval, on la met en armure, on la féminise ailleurs. Je ne suis pas
certain que cette nana d’Orléans se reconnaisse dans ce culte (dont on sait qu’il est cher aux fachos, d’ailleurs).
J’avais le choix entre un hôtel luxueux en centre ville et une chambre d’étudiant en proche banlieue. J’ai choisi la seconde solution pour le calme. Alors, oui, c’est calme et j’arrive à dormir la
journée mais pour le reste…
Samedi 16 mai 2009
Encore un peu dans les choux, après la nuit de tournage de jeudi. On n’a plus vingt ans…
Hier soir, c’était la projection de Femmes au charbon, le documentaire de Mathilde Mignon (mon amie) dont j’avais fait la musique. Dans la salle feutrée d’un immeuble riche du XIIIème, le monde
féminin du « sans travail » est venu rappeler sa misère, sans misérabilisme, au son du banjo.
Salle pleine, accueil enthousiaste, félicitations pour la belle complémentarité image/musique. Jacques avait oublié Suerte pour venir voir la bête. Il n’était pas le seul de mes amis. À un moment,
je me suis retrouvé avec une brochette de réalisateurs avec qui j’ai bossé : Camille Bialestowski, Paul Costes, Nassim Amaouche, Hélène Angel, Jean-Claude Janer… Et là, c’est le drame. Merde, j’ai
pas invité Fernandez !
Ce soir, fête avec des copains. Demain, c’est le départ pour Orléans. On commence par une série de nuits.
Vendredi 15 mai 2009
Passé la nuit dans une station-service. L’arrestation d’un pote. Tout s’est bien passé, comme d’hab’, désormais.
Pour la première fois, je suis arrivé en retard à la convocation. J’avais prévu deux heures de trajet pour faire moins de 70 kilomètres mais, en voiture à Paris, je suis un imbécile. Un plouc. La
perspective de faire du 5 kms/h sur le périph m’est insupportable. Ça, c’est le premier point. Le second, c’est que j’ai un GPS. Le troisième, que je n’ai aucune connaissance des villes qui
entourent Paris. Leurs noms n’ont aucune consistance géographique.
À partir de là, tous les ingrédients sont réunis pour une vraie galère. Ça bouchonne sur le périph ? Pas de problème, je sors vers le Nord et je bifurque vers l’Ouest (on tourne dans le 78). Cette
logique fonctionne en province mais pas à Paris où les banlieues ont oublié depuis longtemps toute logique d’infrastructure routière. Chaque déplacement n’est envisageable que par des 4 voies. Dès
que tu en sors, tu fais du surplace dans un réseau au maillage sournois qui alimente les cités et les centres commerciaux.
Je pensais que le GPS aurait l’intelligence de chercher quelque chose entre le plus court chemin et le plus rapide. Le chemin malin, par exemple. Mais non, il n’y a pas l’option. Soit il te propose
un parcours qui dure trois plombes avec feux rouges, des routes qui n’existent plus. Soit, inexorablement, il te renvoie vers Paris, se contentant d’ajouter des minutes à l’heure d’arrivée prévue
(puisque, quoi que tu fasses, tu t’éloignes du « bon » chemin).
Dans ce cas, rien ne vaut la bonne vieille carte routière. Mais j’ai oublié un cinquième point : la seule carte que j’aie dans la voiture, c’est « Espagne du Nord », vestige de mon voyage en Galice
de l’été dernier.
Après avoir passé plus d’une heure de tentative de tangente, je me suis soumis à l’autorité du GPS. Résultat : 2 heures 45 pour un trajet qui devait faire, au départ, 67 kms.
Mais c’est pas du cinéma, ça, me direz-vous. Si, si, le trajet n’est pas pris en compte par la convention collective mais je l’ai toujours intégré au temps de travail.
Petit message de l’assistant de Rachid. Ça serait pas mal que je maigrisse un peu pour Hors la loi… Vous voulez que je recommence les longs articles diététiques de 2004 ? Non, non. Je vais juste
les relire.
Jeudi 14
mai 2009
Au moment de cette photo, avec Hocine, on est mal barrés.
Impressionnante scène de canardage dans un décors sympathique, hier. Aujourd’hui, on tourne de nuit. Et puis ça sera le départ pour Orléans où on commence par une nuit, dimanche.
Journée épuisante. Beaucoup de préparation entre les plans, beaucoup de monde, les coups de feu, le pare-brise qui pète, les balles en caoutchouc qui claquent sur les portières, les pneus qui
crissent… À l’image, c’est impressionant.
Mardi 12 mai 2009
Enfin dimanche ! Je veux dire, jour de repos.
La prison est terminée. Ça a été un régal de jeu. Il y a le scénario, l’écriture. En jouant, il faut les faire oublier. Ça semble banal, simple, évident. Et pourtant… Plusieurs écoles s’affrontent,
plusieurs types de direction d’acteur.
Certains vont utiliser le jeu pour souligner les intentions d’écriture. D’autres, comme Jacques, dans sa direction d’acteur, vont gommer l’expression de ces intentions qui ont suffisamment de place
dans l’écriture et dans les situations mises en scène. Dès lors qu’on se débarrasse de ces contingences explicatives ou illustratives, c’est tout un pan de finesses et de jeu (au sens ludique) qui
s’ouvre. Voilà pourquoi on se régale !
À mon avis, la réussite du film sera là. Je peux déjà le dire. Son succès et ses suites dépendront de l’intérêt des spectateurs à l’histoire et de l’acceptation de ma gueule dans le personnage.
Vu de mon côté, c’est sans doute le rôle le plus riche que j’ai eu à interpréter.
Dimanche 10 mai 2009
Tiens, encore le 10 mai… Avant-dernier jour de prison française. Le film continue à tenir ses promesses.
Après les trois premiers jours, j’ai demandé à bénéficier d’une pièce qui me permette de m’isoler, seul, quelques minutes, à la dérobée. Oui, Pascale va dire : « t’as tiré la chasse ?»
Je sais, ça fait un peu celui qui fait sa star. Et comment je fais, moi, pour bosser mes textes du lendemain ? Chez moi, c’est ça ?! Entre le trajet et les journées, si je bosse aussi chez moi, ça
va pas le faire. Et avec cinquante zozos sur un plateau, un petit temps d’isolement ne fait pas de mal. Mais non, ils sont sympas !
J’écris cet article de ma cellule DPS dans laquelle mon personnage est seul (ce qui lui permet de bosser un peu, lui aussi !). En condition de tournage, ça fait presque envie. Il y a quelque chose
de monastique. Mais je ne ferai pas davantage injure aux taulards, aux vrais, à ceux qui, contrairement à moi, ne prennent pas leur bagnole pour rentrer chez eux à la débauche.
Je me demande comment on fait pour tenir en prison sur une longue peine. Deux suicidés aujourd’hui dans les vrais prisons de la vraie vie.
J’ai toujours eu une aversion (j’en ai déjà parlé ici) pour ce système de répression (ou sanction, ou punition…) qui est le plus basique, le plus débile que puisse produire une société. Tu nuis, on
t’enferme, on te cache, on te met avec ceux qui ont fait pareil…
À un moment, je me suis demandé s’il n’y avait pas eu quelque prisonnier parmi mes ascendants. Il m’aurait refilé le gène de l’intolérance à l’enfermement.
En fait, pas la peine d’explorer davantage d’hypothétiques vies antérieures. Je n’ai qu’à me souvenir de mes 18 mois d’armée à Djibouti. Ils ont suffi à forger ma soif de marcher seul, ce besoin
d’air, cette horreur de la promiscuité, des foules, du grand nombre, de la collectivité, des colonies de vacances. Enfermé dans une caserne, sans permission, chez les troupes de marine, en Afrique,
ça ressemble déjà à la prison, quand t’as 18 ans. Certitude qu’on n’arrivera pas au bout du calendrier. Les jours ont une durée distendue. Tous ces mecs qu’on aurait méprisés, tout au moins ignorés
et avec qui on partage la cantine et le dortoir. La connerie prend le pouvoir de votre destinée.
Donc, cette expérience m’aura servi sur au moins deux films…
Mais pourquoi j’ai parlé de ça ? Pour faire encore le malin, l’ancien combattant à deux balles ? Il y a peut-être de ça. Mais c’est aussi tout simplement parce que l’assistante m’a demandé de
noircir de mon écriture quelques pages d’un carnet qui me servira d’accessoire. Vous croyez que j’écris pour le blog ? Que dalle. Je bosse !
Vendredi 8 mai 2009
Je travaille, moua ! Et tout le week-end puisque la prison de Corbeil est très habitée en semaine. C’est une prison de semi-liberté que vous avez forcément vue dans des films.
Je vous avais promis d’en dire davantage sur Suerte. C’est un premier long-métrage de Jacques Séchaud adapté d’un roman du même titre de Claude Lucas. Le héros s’appelle Christian, un braqueur
solitaire qui va faire philo en zonzon. Le film navigue de prison en braquages, de rencontres amoureuses en rencontres moins amoureuses, de cavales en case prison espagnole. Mais je ne veux pas
trop dévoiler ni trahir. Alors je la ferme.
Pour l’occasion, Christian, c’est moi…
Le reste du casting n’est pas beaucoup plus connu, voire moins, mais il étale des gueules et des personnalités qui ne passeront pas inaperçues.
Si j’ai de naturelles difficultés à endosser le personnage, elles sont estompées par le décor, la figu qui est composée d’anciens taulards et mes camarades de jeu qui assurent. Pour des raisons de
disponibilité de prison, on commence par les scènes les plus difficiles du film, avec beaucoup de dialogues en parloir, promenade ou cellule. Hé bien, à la fin du deuxième jour, je peux dire que la
mission est remplie. On assure !