Mardi 8 juin 2010
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Mardi 8 juin 2010
« En attendant, façon de s'imprégner du rôle, depuis trois mois, il porte une Lip au poignet. « Ça doit être
produit en Chine », concède-t-il avec une moue de regret.
Un Charles Piaget avec une Lip « Made in China »? Etonnante rencontre. »
Ainsi se termine l’article du jour de l’Est Républicain sur le tournage d’hier. Excusez-moi, Monsieur le
journaliste mais je n’ai pas l’air bien sérieux si l’on en croit ce que vous dites. Un Charles Piaget (l’icône du syndicalisme radical et inventif des Lip) avec une Lip « made in
China » (production à bas prix sur l’exploitation des ouvriers). Ce qui laisse entendre que l’acteur (ma pomme) qui joue le grand Piaget a la conscience politique d’un candidat à la Nouvelle
Star.
Alors autant compléter illico cette image vite faite (nous nous sommes croisés deux minutes avant la pause
déjeuner, alors que je débarquais sur le plateau, pour y tourner vers seize heures).
Me mettre dans la peau de Piaget ne se résume pas à porter une Lip. C'est aussi un peu de mon histoire que je
trimballe.
Tout d’abord, je tenais à tourner dans ce film simplement pour son sujet. Cette histoire syndicale s’est déroulée
à un moment où nous n’avions qu’une lointaine conscience de la voracité du capitalisme, où nous avions encore l’espoir que tout pouvait changer, s’inventer, en contraste avec cette sournoise
certitude d’aujourd’hui que la politique se résume au bon vouloir des spéculateurs, à l’argent virtuel. On ne sait plus si un événement ou une décision politiques ont une simple incidence sur le
marché boursier ou s’ils sont artificiellement provoqués pour créer des vagues spéculatives qui font naître des fortunes en quelques heures quand l’épargnant docile continue à se faire tondre.
L’ouvrier, lui, voit chaque jour ses droits émoussés, ses cadences augmentées, sa retraite bouffée, ses salaires stagner sur des montants cyniquement ridicules.
Mais le plus grave dans notre aujourd’hui, c’est que le rêve est mort, l’espoir s’étrique dans des sphères
individuelles, la dictature du fric impose la soumission de tous. Seul compte l’ordre moral, le conformisme frileux, les rêves d’argent facile (au bureau de tabac, la queue est plus longue pour
acheter du papier à gratter que pour celui qui ce fume). La jeunesse n’a d’autre choix que de se couler dans un moule de paillettes télévisuelles ou de s’identifier aux zivas à casquette dont la
rébellion se construit, elle aussi, sur du rêve bling bling, BM et chaîne en or sur un semblant de haine d’une société pourrie.
Les Lip, justement, c’est la charnière des mouvements sociaux. On dépasse les solutions légales, on invente
d’autres façons de produire et de distribuer. L’État s’inquiète, invente, contre-attaque. Quand un compromis est trouvé, qu’un « gentil » patron prend le flambeau, déboule le premier
choc pétrolier. Le pognon entre en scène. Il va falloir licencier, créer du chômage. Désormais, le symbole Lip sera la première cible, la première salve du capitalisme mafieux. Les plus hautes
sphères de l’État oeuvrent en toute discrétion pour casser l’usine, en manipulant directement les gros clients. Lip est mort. La classe ouvrière n’a qu’à bien se tenir. Le champ est libre pour
les élagueurs de systèmes sociaux.
En voyant cette manif, hier, on revivait cet espoir d’agir, presque naïf et suranné. Il y a encore des manifs,
aujourd’hui, de grosses parfois. Mais tout est bien encadré, les chiffres toujours minimisés, les médias toujours garants de l’ordre établi. Mais la grande force des Lip, justement, c’est d’avoir
su se rendre Hors le Loi en volant les montres, en vendant, en séquestrant. Parce que c’est bien la loi qui maintient le poids des ordres établis. Quand on veut changer un ordre injuste, il faut
avoir le courage d’en enfreindre les lois.
J’ai bien conscience que ce discours « révolutionnaire » n’a aucune prise aujourd’hui. Déjà, à l’époque,
j’étais, du haut de mes seize ans, militant aux jeunesses communistes, copain de la CGT. Et je peux vous dire que de ce côté-là du drapeau rouge, on n’aimait pas trop ce que faisaient les Lips.
Ça nous mettait mal à l’aise. J’ai mis pas mal d’années à comprendre que communistes et cégétistes étaient aussi les garants de l’ordre établi, que les délégués se satisfaisaient bien de leur
situation de délégués sans jamais risquer la moindre action illégale. Juste créer un rapport de force favorable dans le maintien de l’ordre. Une simple affaire de pouvoir, de place dans le jeu
des chaises musicales. J’ai compris d’où venait cette haine des « gauchos » et des anars. Je ne connais pas plus conformiste et moins révolutionnaire qu’un communiste (excusez-moi,
Mère). C’est peut-être pour ça qu’ils ont disparu du paysage. Il n’étaient plus porteurs d’un véritable idéalisme, du romantisme révolutionnaire.
Voilà quelques-unes des raisons qui m’invitaient à porter la blouse de Piaget.
Quant à la montre « made in China », je n’ai jamais prononcé ces mots. J’ai juste dit que je n’avais
aucune idée de l’endroit où elles étaient produites. C’est toi, journaliste, qui a localisé. Éh bien, allons-y, du côté de la Chine. On y verra que les ouvriers de chez Honda (photo), au prix
d’un sacré conflit social, viennent d’obtenir une augmentation de 24% de leurs salaires. Comme quoi, les idées reçues méritent d’être régulièrement reconsidérées.
Mais, pour en revenir au thème de ce blog, quelques mots du tournage d’hier. J’avais une scène dans laquelle
Piaget, juché sur le plateau d’une 404, balançait un discours à la foule de manifestants. Juste avant, Dominique Ladoge, le réalisateur m’a montré les images d’archive de ce discours. Et comme
les images tournées allaient être mêlées aux archives, j’ai dû calquer le ton de la voix, le rythme de scansion à celui du vrai Piaget. J’ai adoré cet exercice. Pas question de bafouiller devant
les deux cents figurants bénévoles. Une ancienne des événements qui avait voulu se joindre au cortège m’a confié qu’elle a eu la chair de poule.
Mission accomplie.