Noyés d’images d’horreur, de lynchages, de guerre, d’assassinats, de meurtres collectifs. La mort violente se banalise dans des
registres plus ou moins softs. Depuis que les téléphones portables filment, cette horreur a trouvé une nouvelle proximité de gros plans bougés. Le grand zoom voyeuriste s’est démultiplié à
l’infini. Il se rapproche, trouvant une place au cœur de la moindre action susceptible de générer une émotion forte. Internet fait le reste. Les images peuvent se répandre et trouver leurs
regards. C’est un fait qui est observé depuis longtemps déjà.
Cette évolution a de bon qu’elle peut offrir un témoignage plus fidèle d’une réalité qui n’était transmise auparavant que par
quelques caméras officielles, dont le contenu était trié par les rédactions. Dans les documentaires, l’image au portable prend sa place (révolution Tunisienne). Même dans mon film, tiens, il y a
un plan au téléphone.
Après, la question est de savoir quelle lecture en est faite. En général, dans un mouvement de révolte qui a la sympathie de
l’opinion, les morts sont les « méchants ». Si l’on veut soutenir le mouvement ou l’amplifier, on va montrer d’innocentes victimes des « méchants » et, si possible, les
« méchants » en train de commettre leurs exactions. Mais on reste sur un registre large, éloigné, circonscrit à des idées simplistes : les gentils et les méchants. Ce ne sont pas des
hommes qui sont en jeu mais les pions d’un système d’identification plus large.
Il y a ensuite la mort des personnalités célèbres. Elles ont dépassé le mur de l’anonymat pour incarner des personnages. Je me
souviens encore du palais présidentiel de Salvador Allende, président socialiste du Chili victime d’un coup d’État fasciste téléguidé par les USA. On n’avait pas vu les images de la mort du
dirigeant, mais les seules de la Moneda en feu et l’annonce de sa mort suffisent à deviner l’injustice et l’horreur de cette mort. Derrière la fumée, il y a des hommes qui vont être
abattus.
Du côté des méchants, on se souvient de l’exécution de Ceausescu et de sa femme (pourquoi sa femme, d’ailleurs ?) après un
simulacre de jugement.
Un jour, les tyrans sont adulés, reçus par les plus grands et, le lendemain, au gré des retournements d’opinion (des intérêts de
ceux qui vivent de l’économie), ils deviennent l’incarnation du mal. On se rend compte à retardement du mal qu’ils ont fait, de la folie qu’ils déployaient. Mais, tant que ça ne gênait pas, on
laissait faire, on était complice, on aidait. Ces hommes ne sont plus des hommes mais des idées. On change d’idée, on tue l’homme qui l’incarne et, si possible, de la façon la plus expéditive
pour qu’il n’ait pas à parler, à redevenir un homme qui se souvient, qui raconte, qui a des émotions, des sentiments, qui est sujet à la maladie, comme Monsieur tout-le-monde.
Faut-il tuer Berlusconi ? Hu Jintao ? Les dirigeants des dictatures ? La présidente du FMI ? de l’OMC ?
Assassiner les traders ? Ça dépend de quel côté on se situe et à quel moment. Est-ce parce qu’Hitler est mort que ces idées le sont ? Faut-il abattre les dirigeants du Nigéria ou bien
ceux des grands groupes qui en extraient les richesses pétrolières ?
Tout est affaire d’images. Observez la place qu’a occupé la Grèce et ses manifestants, les indignés de tous les pays qui crient
l’injustice du système économique jusque devant Wall Street. Pour moi, la grande injustice est là, dans ce système économique qui broie les plus pauvres. Le système ne déploie pas des camps, ne
torture pas. Il affame, enrichit toujours plus les plus riches, enlève toute dignité aux pauvres, leur demandant toujours plus de payer, travailler plus longtemps, subir le chômage, se voir
diminuer les aides. En terme d’image, c’est pas très riche. On voit mal les gentils et les méchants. Les méchants, pour beaucoup, ce sont les étrangers, les mecs de cités, les bandits, les roms.
Éventuellement, les banques. Difficile d’exécuter une banque et de la filmer au téléphone portable !
Bref, d’une part, je fais partie d’une génération qui a été habituée à penser, à distinguer les idées des gens. D’autre part, je
suis victime d’une certaine déformation professionnelle. En tant qu’acteur, j’en ai incarné, des méchants, des salauds ! Et pour avoir prêté mon corps et mon âme à ces personnages, je sais
bien que personne n’en est vraiment très loin. Ce sont des hommes qui servent un système, une idée ou qui rendent ce qu’ils ont subi sans avoir eu la force de penser (panser), justement.
Quand l’homme est humilié, bafoué, il doit se battre, jusqu’à tuer s’il y est obligé. Mais jamais aucune idée, aucune idéologie,
aucune pensée ne peut autoriser d’abattre un homme blessé, prisonnier, quel qu’il soit. Je suis contre la peine de mort, profondément, philosophiquement. En 1789, j’aurais vraisemblablement fait
la révolution, mais je n’aurais pas guillotiné Louis XVI.
Voilà pourquoi le lynchage de Kadhafi m’indigne au même titre que toutes les horreurs qu’il a pu commettre.
Pour finir, je suis tout à fait conscient d’être un bouffon de plus sur la toile qui se permet de donner son pauvre avis en
faisant une rédaction de CM2.