FILM À GROS BUDGET
Comme pour venir contredire mon propos de l'autre jour, Michel Gondry tourne l'Écume des jours dans mon quartier, au pied de
chez moi, avec Romain Duris, Audrey Tautou, Gad Elmaleh, Aïssa Maïga, Alain Chabat, Philippe Torreton, Omar Sy (tiens !)… Évidemment, question casting, ça envoie ! Et de fait, les badauds sont
nombreux à chercher à reconnaître tel ou tel. L'effet people, ça marche, évidemment. À en juger par le nombre de cars loges, de camions, de limousines noires, nous sommes sur un film à gros
budget. Si l'on ajoute à cela les costumes, bagnoles déco trafiquées, le nombre de figurants, la déco complètement loufoque, on devine que ce film n'aurait jamais pu se faire avec un budget
minable. Il fallait beaucoup beaucoup d'argent. Donc, un gros casting pour donner envie aux financeurs et, peut-être, aux spectateurs. Pour rassurer tout le monde, il fallait à Gondry et Vian,
toute une bande de têtes connues. Logique. Cohérent.
LES LIMITES DU SYSTÈME
L'idée des Telenkables est née la veille de l'article, après avoir croisé un ami acteur qui partage mon point de vue sur les
limites et dégâts d'un système de financement presque exclusivement axé sur la pipolisation des castings. L'idée d'une table ronde que je proposais n'a pour but que de lancer une idée, dresser un
constat, exprimer un doute sur le bon fonctionnement d'un système qui a pour effet
- d'appauvrir la teneur artistique des films,
- de limiter l'éventail des acteurs qu'on retrouve d'un film à l'autre,
- de générer des écarts de salaires complètement aberrants,
- de marchandiser l'artistique,
- d'affadir les scénarios pour les rendre vendables,
- pour un résultat objectif qui n'est pas automatiquement au rendez-vous.
LES SOLUTIONS
Une fois l'idée lancée qu'il faudrait réviser les règles du jeu, il faut voir quel échos elle reçoit au sein de la profession.
Si j'en juge par les « j'aime » et les commentaires, nous sommes une toute petite minorité à vouloir nous saisir de la cause. Je ne suis pas un meneur d'hommes, un porteur de drapeaux. Si je ne
suis pas relayé dans la démarche, elle n'ira pas bien loin. Pour ma part, cela n'a pas grande importance et j'ai bien conscience du côté donquichottesque de l'entreprise. Le simple fait de dire,
à un moment, me suffit. Mais je reste ouvert à ceux qui voudraient prendre une part active, faire des propositions concrètes. Pour l'instant, quelques acteurs ont manifesté leur intérêt, de rares
réalisateurs et scénaristes. Aucun producteur. Pas de quoi générer un mouvement face au colosse.
Si cette démarche n'aboutit à rien (ce qui est vraisemblable), on sait les solutions pour naviguer dans ces eaux très canalisées
: faire preuve d'opportunisme et bénéficier de chance pour essayer de se hisser au rang des bankables, ondoyer dans les officines pour parvenir à grand peine à mettre sur pied des projets
financés, s'accommoder du système et s'y adapter tant bien que mal…
Ou alors, prendre le maquis. Faire des films sans un rond, comme Thomas Bardinet et son Nino tourné par lui seul avec un
appareil photo et une troupe de théâtre amateur. Les limites de cette indépendance est qu'on a rarement les moyens de porter les réalisations jusqu'à leur ambition, pour un public. À moins
d'avoir des potes journalistes, un bon réseau dans les festivals, l'appui d'un jeune distributeur fou qui prend des risques. Dans ce cas, évidemment, la prise de risque est collective. Et énorme.
Qui peut s'engager dans une disponibilité de plusieurs semaines sans être payé, si ce n'est des jeunes qui ont tout à gagner, ou de vieux riches qui n'ont plus besoin de pognon ? Le pognon,
toujours lui. En tout cas, cette liberté va à l'encontre de toutes les règles du droit social. C'est dans le cadre de ces règles, précisément, que se situe ma démarche initiale.
Il est très facile, aujourd'hui, de faire un film avec l'évolution des matériels grand-public, pour pas un rond. Combien de
temps et d'énergie gratuite ? Le film peut parvenir, par le miracle d'une sélection dans un festival médiatisé, à trouver une existence. Mais qui gagnera finalement de l'argent dessus ? Pas
forcément ceux qui se sont mis en péril pour le faire.
QUI CONTINUE ?
Voilà donc le regard que je porte sur notre système de production. J'ai donné, pas mal tourné, tournerai encore, fais mes
propres films financés. Pas d'amertume. Je mène ma barque. Mais il me semble (ou me semblait) qu'il y a quand même deux trois choses à aborder avec lucidité et des combats à éventuellement mener
de façon collective pour améliorer une situation. Les utopistes finissent toujours par s'en tirer individuellement. Vouloir donner une pichenette à un système n'est pas forcément vain et inutile.
Et puis, ce qui me rassure, c'est que, si j'ai eu cette idée, elle est née aussi chez d'autres, peut-être mieux placés pour la faire avancer.
